• L'abysse de ton bain

    Junsee avait roulé un joint. C'était de la beuh thérapeutique, soit disant, qu'on prescrivait à tout venant pour calmer les ardeurs sentimentales.
    Elle exhalait sa fumée doucement, solennellement, imaginant qu'elle lui conférait une certaine contenance d'écorchée. Elle fixa la capsule d'isolation sensorielle d'un regard livide. L'isolation sensorielle faisait aussi partie de son traitement, et aujourd'hui, cela l'ennuyait de devoir s'y soumettre.
    Elle avait envie de vaquer à ses pensées en toute conscience ; enfin, le niveau de conscience après avoir fumé un joint, du moins. Ses pensées étaient devenues molles et cotonneuses. Elles ne la faisaient plus souffrir, même si elles pouvaient, fondamentalement, amener à de tristes constats.
    Elle songea au garçon. Elle ne l'avait pas vu depuis près d'un mois, et sentait sa frustration croître. Lui qui lui avait fait oublier ses maux l'espace d'un instant... - elle inspira une latte et imagina ses bras autour de son corps frêle. La vie avec lui. Elle ne s'inventa pas un amour fou - c'était même platonique -, mais il régnait une infinie tendresse d'autant satisfaisante. Cette idée lui plut énormément. C'était un être si charmant ! Tout a l'air toujours si plaisant avec les êtres charmants. On se sent privilégié d'être à leurs côtés et tout se colore sur leur passage. Ils ne laissent jamais de marbre ; tout son contraire, entre autres, puisqu'elle était de ces assistés malades mentaux que la société engendre en trop grand nombre et qui n'ont d'éminent que leur insignifiance.

    ___ 

    Le corps de Junsee frissonnait au contact de l'eau chaude. La baignoire en marbre, bordée de toutes sortes de produits de soin, lui donnait une impression de petitesse. Si son corps disgracieux ne s'était pas étalé devant ses yeux, peut-être qu'elle aurait pu apprécier cet instant. Dans ses rêves, Junsee n'a pas de corps. Elle n'est qu'une âme, flottant avec légèreté.
    Dans la réalité, Junsee se sent misérable. Ce n'était pas nouveau ; elle se savait si dure à contenter. Le garçon lui avait redonné de l'espoir, récemment, mais il le lui avait très vite repris. En découlait une frustration quotidienne, en plus de la dépression habituelle. Junsee ne pouvait s'empêcher de penser qu'il manquait quelque chose à sa vie. Cette impression la suivait en permanence, sans qu'elle puisse soupçonner quoi que ce soit de pouvoir y remédier. Elle la sentait grandir dès qu'elle croisait quelque chose qui ait à voir avec le garçon ou qui le lui évoque, même si, d'une certaine manière, elle recherchait cette présence. C'était lui qui l'avait approchée de prime abord, après tout. Pourquoi fallait-il qu'elle soit moins bien qu'une personne qui n'existe même plus ?


    Junsee rouvrit les yeux. La pièce était pleine de vapeur. Elle redressa son corps ruisselant d'eau et sortit de la baignoire en ignorant les serviettes pendues le long de sa salle de bain. Elle était si chétive, que, nue, elle ne sentait plus son corps. Il lui semblait parfois qu'elle n'avait pas besoin de mourir pour prétendre à la légèreté : il lui suffisait de ne pas manger.
    Elle tournoya joyeusement dans sa cuisine, qui offrait une vue monstrueuse sur La City, ses plus imposants buildings, ses lumières intrusives. Avec un énorme vis-à-vis, de fait. Qu'y avait-il à voir, de toute façon ?


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