• Je ne pensais à rien

    Je ne pense à rien.

    Ma tête s'affaisse sur la table, je jette un regard à l'intense bleu du firmament à travers la vitre. Il n'y a pas un nuage dans le ciel. Les bruits des niveleuses et des bétonneuses étouffent ceux des grillons, des cigales, des criquets.
    C'est toujours la même vue qui s'offre à moi. Celle de la salle C36, 3ème rang à côté de la fenêtre. La cour, des champs, des maisons, des autoroutes, et, plus loin, les montagnes (les Alpes, j'imagine). C'est déjà mieux que par temps de pluie.

    Toujours, je ne pense à rien.

    À côté de moi, la chaise a été vide toute la journée. Sans ce flot de paroles, souvent réprobatrices, j'ai somnolé. Ce fut agréable. J'ai retrouvé ma solitude ; il ne me reste plus qu'à retrouver mon inspiration.

    Car je ne pense à rien, et que l'humain, esseulé, devient artiste pour peupler ses idées.

    Je suis figée, mais je dérive à toute vitesse. Je suis une âme lointaine, si lointaine. L'océan s'étend à perte de vue, il est bleu, il est pur, et les couleurs y sont criardes. J'aperçois bientôt les tropiques. Cette vision est paradisiaque, je m'y sens paisible, mais elle ne m'émeut pas. Je ne sais plus où se trouve le navire de mes contemporains. Sans doute ne le regagnerai-je pas. Je demeure sans troubles, sans peines, sans émotions ; tout est rond, lisse, fluide, et ne m'évoque pas grand-chose. Je suis dans l'ataraxie.

    Il est probable que j'aie pensé à quelque chose à cet instant-là, mais j'ai dû l'oublier.

    Derrière moi, il y a sa voix fluette. C'est la seule que j'entends encore. Elle est douce, pleine de candeur, et me ramène à la pureté de cet être-là. Elle porte un t-shirt rose pâle. Je la complimente ; je pourrais me confondre en compliments à son égard.
    Elle est si parfaite, et moi, je suis si bizarre. Comme si mon absence de charisme était imprimée sur ma figure ; cette absence de charisme, ce sont ces myriades de trous qui transpercent ma peau. Alors, la substance qui me compose ne filtre pas onctueusement à travers mon enveloppe ; elle se déverse pathétiquement sur le sol à mesure que la journée avance, et, sans surprise, il n'en reste rapidement plus grand-chose. Plus grand-chose, c'est-à-dire cette demi-vie,  opaque et insignifiante. Mon corps n'a jamais été apte à honorer la grandeur de mon âme. J'apparais aux yeux des autres comme une personne ennuyeuse et fade, et à mes propres yeux, comme un simulacre, un simulacre qui me prive de ma liberté. Elle a de la chance, elle n'est jamais le simulacre de quoi que ce soit, elle semble constamment pleine de vie, naturellement.
    Là, elle parle. Elle arrive à parler.

    Je ne dis rien. Il est d'humains qui savent nous faire penser à quelque chose.

    J'échange des paroles, mais elles sont creuses. Je tisse des liens, mais ils sont superficiels. Par ce soleil de printemps, j'avance seule, et je réalise que s'entourer est une chose bien différente que d'être connectée au flux des âmes. Je ne capte personne sur ma longueur d'ondes. Ce vide instaure une ambiance particulière. J'en veux aux personnes qui m'entouraient d'être parties ; elles seront remplacées, j'entends leur désintérêt devant cette enveloppe monochrome, mais toujours​ fuse la rancoeur. Leur présence est encore imprégnée dans les pores béants de ma peau, leur présence est une odeur d'ail persistante qui jadis eut un goût à en faire vibrer tous mes sens, mais n'est guère plus qu'une réminiscence désagréable.

    Il n'y a que la Nature. Elle semble faire de son mieux pour me ravir depuis toutes ces années, car la Nature ne trahit pas.

    Peut-être que j'aurais mieux fait de continuer à ne penser à rien.


  • Commentaires

    1
    Samedi 20 Mai 2017 à 13:23

    C'est, mais c'est super bien écrit, sérieusement ! "Car je ne pense à rien, et que l'humain, esseulé, devient artiste pour peupler ses idées." j'adore cette phrase, si je mettais des citations sur facebook, je la noterais partout et si j'étais éditeur, je l'éditerais et si j'étais chanteuse, je la chanterais, et puis voila, c'est beau.

    2
    Lundi 22 Mai 2017 à 23:08

    Merciii beaucoup ;__; je fais des textes moins travaillés qu'avant mais ça me fait plaisir que ça te plaise quand même ;o;

    3
    Jeudi 1er Juin 2017 à 21:23

    Ben, c'est peut être l'occasion de tester l'écriture spontannée, non ? Tu te contentes d"écrire ce qu'il te passe par la tête et tu réarranges juste un peu pour que ça sonne bien ? J'ai fait ça à un moment où j'arrivais plus à écrire et ça m'a pas mal débloquée, enfin c'est juste un suggestion, et c'est peut être plus facile avec la poésie ^^'

    4
    Jeudi 29 Juin 2017 à 00:26

    J'adore. Ça te semble peut-être pas très travaillé, mais justement, je trouve ça très direct dans les émotions et très authentique. Parfois il n'y a pas besoin de faire des milliers de figures de style avec du vocabulaire fouillé pour aller droit aux émotions. J'aime beaucoup le fait que ça raconte une sorte d'histoire qui n'en est pas une, comment dire, il y a une sorte de développement presque narratif avec début, développement, fin et conclusion dont tu n'as peut-être pas eu vraiment conscience mais qui donne quelque chose de construit qui n'aurait pas été le cas si tu avais changé l'ordre des paragraphes.

    Bref. C'est bien.

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